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Henry de Montherlant Un Rêve « Il y a des rêves prémonitoires.
Il y a aussi des rêves révélateurs : qui vous révèlent quelque chose
d’important sur vous-mêmes ou sur le monde. Je ne rêve jamais. Pourtant il a fallu
qu’en cette fin d’année –les fins d’années toujours sinistres pour moi,- me
vînt un rêve, en apparence très court, et au petit matin, à l’heure où les
rêves empiètent sur la réalité. Je me suis éveillé à sept heures et, pour
autant qu’on puisse préciser ces choses, me suis éveillé au cours du rêve.
Dans ce rêve j’ai vu apparaître quelqu’un que j’ai aimé en des temps très
lointains, et tel qu’il était alors. Il y avait aussi un tiers invraisemblable,
d’ailleurs de peu d’importance, et dont je me demande ce qu’il venait faire
là. Ce rêve m’a bouleversé. Il m’a montré
le seul être que j’aie aimé de toute ma vie, et surtout il m’a montré qu’il
était le seul, malgré toutes mes illusions sincères ; que les autres
n’en avaient été que des caricatures ; et que le bonheur même avait été
peu de chose après lui. Je n’avais pas pensé à cet être de toute la veille,
bien que je pense à lui très souvent. De quel abîme la nature l’a-t-elle fait
remonter, pour m’empoisonner d’avance ces derniers jours de l’année, les
empoisonner en me montrant que tout ce qui n’était pas cet être n’avait été
rien ? Ce rêve est bouleversant pour moi
parce qu’il bouleverse toute l’idée que j’avais de ma vie. Moi qui ait répété
tant de fois : « Je ne sais qu’aimer », n’aurai-je aimé qu’une
fois ? Je ne peux pas dire que j’ai cru aimer bien d’autres fois. Non,
je ne le croyais pas. J’en avais quand même une certaine illusion et les mots
« d’amour » que je prononçais étaient prononcés de bon cœur ;
mais non on n’aime qu’une fois, et cette pensée s’ouvre pour moi sur
la désolation. J’ai lu, et peut-être pensé, et
peut-être écrit que tous les êtres sont remplaçables. J’ai su cette nuit, ce
petit matin, que cela n’était jamais. J’écris ceci une heure à peine après
mon réveil. J’ai voulu noter tout de suite l’impression que m’avait faite ce
rêve. Mais déjà le dessin de celui-ci s’efface. Puisse-t-il s’effacer vite
tout à fait. L’incommunicabilité de l’être à l’être
a existé et a été dénoncée de tout temps. Mais pas au point d’aujourd’hui. Ce
rêve clôt un monde fini. Non seulement fini pour moi, parce que je vais
finir, mais fini en soi. Qui pourra comprendre encore une certaine qualité de
sensibilité, dont toute mon œuvre, depuis mon premier livre, est imprégnée et
comme poreuse ? Le monde de demain n’en aura pas la moindre notion. Dès
aujourd’hui, qui peut comprendre ce que ce rêve a été pour moi ? Un tel
problème ne m’avait jamais arrêté. Depuis ce matin, oui. Ce n’est pas le
« Ouvrez-vous, portes éternelles », que j’écrivais hier.
C’est : « Fermez-vous, portes éternelles. » Ecrit le soir. –Comme prévu, dès ce
soir le rêve s’est effacé de ma mémoire et de ma sensibilité. Ce matin,
c’était immense, et ce soir ce n’est rien. Le rêve a existé, mais n’était
rien. L’impression qu’il m’a faite a existé, puisque je l’ai noté
sur-le-champ, mais elle n’était rien, puisque née de quelque chose qui
n’était rien. Ce sont les nuages de Jeanne la Folle, qui existent, puis
changent de forme, puis cessent d’exister. (Je remarque une fois de plus que dans
mes œuvres deux comparaisons sont plus que des comparaisons, sont des images
qui collent minutieusement sur la réalité, sont des images-réalités : la
marée du soir et les nuages de la reine Jeanne.) Ecrit trois jours plus tard. –Et
pourtant cela a existé. En fait et dans l’impression que j’en ai reçue. En
vérité, je ne sais que penser… » (Garder tout en composant tout) |
Henry
de Montherlant – Le Film